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 | Xavier Tilliette est l'un des grands spécialistes de l'oeuvre de Schelling. Il a consacré beaucoup de temps à en dégager les éléments porteurs, ceux qui permettent d'en finir avec les idées reçues nées d'un jugement globalement négatif sur le romantisme allemand (supposé être l'antithèse de la modernité). Il a mis au jour le mouvement d'une pensée forte et la fécondité heuristique d'un postulat plus familier aux mystiques qu'aux philosophes, celui de l'unité entre l'esprit et la nature. Evidemment antithétique de celle de Hegel, la pensée de Schelling n'en est pas moins dialectique, explorant les tensions fortes qui relèvent de l'esthétique, prenant sa part dans la recherche d'une visée d'universalité. Mais le spécialiste qu'est Xavier Tilliette est aussi le « compagnon » de celui dont il a tant travaillé l'oeuvre. La biographie qu'il en propose s'ancre dans une vraie familiarité. Elle dit le cheminement d'un homme dans son authenticité, qu'il s'agisse de ses grandeurs, de ses faiblesses, voire de sa trivialité. De la Révolution française aux environs du Zollverein, Schelling (1775-1854) a traversé bien des temps troublés et excitants. L'étudiant de Tübingen, condisciple de Hegel et de Hölderlin, est brillant (deux livres importants sont déjà à son actif). Il s'immerge quasi naturellement dans les turbulences du premier romantisme, à Iéna, au fond des belles forêts de la Thuringe, prenant toute sa part dans des conflits aussi passionnants que redoutables, où s'échangent les idées et les femmes. Puis il se range dans une vie plus bourgeoise et familiale, devient l'un des professeurs les plus en vue de la Bavière (Erlangen, Munich). Cette maturité sera suivie d'un long et difficile vieillissement. Le professeur célèbre est venu à Berlin ; il a enterré la plupart de ses contradicteurs et reste l'un des seuls témoins actifs des temps de Iéna. Toutefois, le souci de ses cures dans de célèbres villes d'eau ou l'attention portée à de vaines querelles ont pesé sur la préparation de ses cours : il lassera souvent ceux qui auraient souhaité devenir ses disciples (Kierkegaard). Le livre foisonne d'informations ; de leurs cristallisations se dégagent les lignes de force de l'oeuvre, dont la postérité s'est saisie à plus ou moins bon escient (le chapitre conclusif souligne les surprenants contrastes de cette réception posthume). L'ensemble constitue une forte incitation à lire Schelling de plus près. Il est porté par une écriture particulièrement alerte et entraînante, y compris quand y sont glissés des mots aussi intrigants que ciblés.Pascale Gruson |